Lundi 1 février 2010 1 01 /02 /Fév /2010 15:18

Bled Number One

De Rabah Ameur Zaïmèche

 

Rabah Ameur Zaïmèche avait déjà restitué de manière saisissante, dans son premier film, l’un des aspects de l’injustice institutionnelle française en traitant la question de la double peine. A travers « Bled Number One » il traite d’autres formes de barbaries… il montre, en quelque sorte, si l’on considère « Bled Number One » comme la suite de « Wesh Wesh », quelles sont les conséquences de cette punition décidée par la justice française, sur la vie personnelle de Kamel, personnage principal des deux films. Si donc la violence et l’injustice avaient déjà frappé Kamel avant son envoi au bled, celles-ci, en Algérie, le martèlent sans ménagement. Rabah Ameur-Zaïmèche y fait vivre un personnage doux, attachant, ému, beau. Introduit au début du film à l’intérieur de scènes de retrouvailles et de vie quotidienne, on voit Kamel rapidement plongé dans une réalité qui ne concerne pas uniquement la tradition mais le choix de comportement des individus et de la dérive à laquelle ceux-ci se prêtent.

 

Loin de parler d’une situation générale, ou de s’enfermer dans les aléas d’une analyse qui se voudrait historique, le réalisateur aborde des profils et des individus. C’est parce qu’il s’intéresse au cas par cas, au particulier, à l’intime, que se dégage ensuite une impression d’ensemble qui touche à des choses plus « vastes » : l’Histoire, la politique, la société algérienne. Enfin, c’est tout de même de conscience individuelle et collective dont parle ce film. On voit Kamel désœuvré justement parce qu’il a la conscience en éveil, parce qu’il est témoin des scènes de violences par lesquelles il est dépassé. On le voit plongé dans l’effroi, dans un désespoir dont l’intensité augmente au fur et à mesure des scènes et des situations de violence. Et avec elle la poésie des images. En filigrane surgissent, massifs, des horizons montagneux à perte de souffle et leurs étendues… on y puise des temps de respirations inattendus et paisibles.

 

blednumberone1C’est aussi de vie intime, familiale et villageoise dont il s’agit ici.  C’est de l’agonie individuelle des protagonistes dont nous parle ce film, de la solitude à laquelle certains personnages se voient tragiquement renvoyés ; Témoin de l’agonie des autres, de la sclérose ambiante, Kamel est aussi rendue à la sienne où la soif de fuir devient la seule issue. L’exil comme fil conducteur de son destin, la tristesse comme l’héritage d’une révolte impossible, avortée, vaine, muette car enserrée dans une lucidité inconcevablement solitaire, radicalement détachée de toute indignation collective possible.

 

Car ici, chaque type de violence se voit légitimée ou approuvée; par l’absence de conscience de l’injustice généralisée comme une gangrène, par la logique familiale, par la communauté villageoise, ou par la tradition… Le film montre aussi à quel point les uns et les autres, hommes et femmes sont en proie à des réalités qui les dépassent, par lesquelles ils sont construits et dont ils sont également les acteurs. En plus d’être saisissant de par l’émotion qu’il dégage et qu’il évacue presque comme un exutoire « Bled Number One » propose un tracé des personnages affirmé, esthétique et profond. Il les habille de tragédie et les renvoie condamnés à une solitude existentielle. Ce qui serait peut-être le propos universel qui se dégagerait de « Bled Number One ».

 

Ici aussi, les visages sont mis à nus dans l’expression de la violence qu’ils subissent ou qu’ils font subir.  L’espace sociale des hommes qui se retrouvent au café est prétexte à montrer comment sont vécues les tensions, tissées à l’intérieur d’une logique de riposte et de domination, sans que la justice et la loi puissent avoir voix au chapitre.  Dans le cercle familiale, des codifications régissent arbitrairement les rôles des uns et des autres; c’est notamment, en étant aux prises de celles-ci, que Meriem Serbah, qui incarne Louise, tient une place forte dans le film; deuxième personnage principal, elle est ici une jeune mère quittant son époux qui retrouve alors les membres de sa famille auprès desquels non seulement nul réconfort n’est possible, mais dont la violence se révèle être le seule langage envisageable et pratiqué.

 

L’expression de révolte de Kamel face à la situation de la jeune femme lui vaut d’être châtié par ses pairs. Le mari quitté lui aussi est intéressant; celui-ci calque les codes vestimentaires et l’ « attitude cliché » de l’homme occidental qui « fait de l’argent » et qui, sous couvert d’une pseudo civilité d’  « homme d’affaire qui se respecte », incarne la domination masculine dans ce qu’elle a de plus abjecte. Quand à Meriem Serbah, son personnage se démarque assez radicalement de ce qui l’entoure; elle est artiste, elle veut chanter  mais des traditions bornées l’en empêchent.  Son regard est déterminé, supplicié, passionné.  Elle traverse l’écran de désespoir et de beauté. Fragile et forte comme ce qu’elle a dans la voix, avec quoi elle offre au film des instants poétiques dans une juste sobriété.  Le scénario de « Bled Number One »  brasse des violences et incite à aimer des figures dont la soif de justice et de liberté reste un des maîtres mots du film.  « Bled Number One » nous plonge aussi dans les paysages algérois par des images simples qui traversent et jalonnent le scénario. La musique contribue à faire vivre ces moments surtout quand la guitare électrique de Burger accompagne les moments les plus mélancoliques que vit Kamel.

 

La parole des aliénés de l’hôpital psychiatrique montre enfin où se trouve la vraie folie ; elle réside aux mains de ceux qui ont la force pour eux et qui domine le monde dans la violence. Que ce soit dans la sphère familiale, sociale ou  autre, pourvu que les vrais fous soient des anesthésiés de la conscience et du libre-arbitre. (Un parallèle possible peut être, à la pensée d’Arendt, qui analyse un Eichmann fou d’obéissance aux règles.)

Enfin, c’est de désarroi, de souffrance, d’humilité et de beauté dont ce film est empreint Ici pas d’analyse, ni commentaire.  Des moments de silence, de la tristesse, de la colère, un souffle… 

 

Par Marie-Luce Liberge
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