Partager l'article ! Damien Deroubaix exposé à la Force de l'Art 2009.: Damien Deroubaix Grand Palais / Force de l ‘art 2009 ...
Damien Deroubaix
Grand Palais / Force de l ‘art 2009
A une époque où règne l’absence de conscience étique, où les vies sont brassées, broyées, standardisées, bradées
comme si l’existence et la vie même pouvaient être vendues en solde à Tati, quelles sont les armes de la peinture ?
L’œuvre de Damien Deroubaix est assourdissante ! La ferme ! A t-on envie de lui dire! Pourtant c’est bien nos
oreilles et nos yeux que l’artiste nous invite à ouvrir ! Qui a dit que l’on ne pouvait pas hurler avec un pinceau ? Parce que c’est précisément ce que fait Deroubaix, il gueule ! Il habille ses
peintures d’obscurité, d’obscénité, de barbarie nazie et de codes sado maso pour nous en mettre plein la rétine, pour dévoiler sans concession ce qui tient les règles du monde actuel, pour nous
dire : alors, là, vous regardez ou j’recommence ? Les peintures de Deroubaix sont provocatrices d’une façon criarde et presque outrancière. Pour nous cracher son venin d’artiste insupportable il
agence son "tableau" en décor austère, terrible, cruel… Un décor cauchemardesque où l’effroi semble avoir le rôle principal, où l horreur semble détenir le maitre mot, être reine en
son royaume dont les spectateurs en seraient les vassaux s’ils se bornaient à une lecture premier degré, une lecture « télé réalité » où l’esprit n’a qu’à aller se faire voir ailleurs …
Mais s’agit-il pour le
peintre d’avoir la main mise sur le regard consommateur du spectateur qui se brulerait les yeux à trop regarder sans distance une peinture glacée comme l’azote ? Ou s’agit-il plutôt pour
lui, de jouer avec les codes, avec les limites, avec nos nerfs, avec nos neurones, avec notre aptitude à la perception visuelle dans le but d'envisager un dialogue et d'ouvrir un débat ?
Comment ? Au XXI è siècle ? De la peinture figurative politisée ? Est – ce encore possible ? En quoi et comment au XXI è siècle des œuvres explicitement dénonciatrices, dites engagées
ou militantes peuvent encore surprendre et avoir un caractère subversif ? Quel rôle a l’image dans tout ça ? Et d’abord qu’est ce qu’une image ? Peut on encore inventer la peinture ?
Doit on parler de la violence par la violence ? L’artiste ne frise t –il pas le propos facile et l’argumentaire illustratif dans son maniement des codes et des symboles sociétaux?
Comment parler d’art et de politique ? Jacques Rancière, dans le spectateur émancipé, démontre que «
l’efficacité esthétique signifie en propre l efficacité de la suspension de tout rapport direct entre la production des formes de l’art et la production d’un effet déterminé sur un public
déterminé ». Il s’agit, d’après le philosophe d’être là où l’on n’est pas attendu… A partir de quoi le débat est ouvert.
« Il faut en finir avec la représentation de la violence par la violence » écrit Marguerite Duras. Mais comment représenter la violence institutionnelle ? Peut – on la faire figurer ?
Est-elle une entité qui se saisit par l’image ? Comment écrire une pensée dans une image ? Est il possible de dénoncer la pensée dominante avec des symboles dominants ? Est-ce mettre à mal ces
symboles que d’en user ou bien est ce leur donner voix au chapitre ? Est-ce détrôner l’absence de pensée que de la citer?
C’est le type de questionnements que posent les peintures de Damien Deroubaix dont le but est de mettre à mal les « instances mentales » qui gèrent le monde actuel; ceci, dans un contexte
artistique, intellectuel et politique où le XXè siècle semble avoir déjà tout détruit puis tout recommencé, tout fait et tout dit pour que le XXI è siècle, lui, à son tour, se sente invité
à se regarder dans la glace et à marcher debout …
Si Deroubaix installe dans ses tableau un décor apocalyptique façon «Mad Max » où la violence est mise en scène, détournée, déroutée, déroutante et sans limite, le peintre théâtralise deux
espaces :
- l’espace de la toile où la perspective joue à mettre en lumière des « devants de scène », des « fonds de scènes », des anachronismes, des citations picturales
- et l’espace mental de la société
Si la terreur semble donner sonorité à ces deux endroits porteurs d’enjeux et de conflits, l’un pictural, l’autre
spirituel, elle engage à être considéré en lien avec le désert politique actuel et l’histoire qui a construit l’Occident.
L’intérêt du travail de l ‘artiste ne réside pas seulement dans son caractère didactique, dont on aura compris qu’il est anti consumérismes à outrance, (dans la lignée d un Warhol 40 ans plus tôt
par exemple) mais il réside aussi dans ses propositions formelles où l'œil et l esprit du spectateur en sont des acteurs indispensables.
Pour favoriser la prise de conscience, Deroubaix rend son travail hybride à la croisée du réalisme, du documentaire, de l'onirisme, de la photo, du porno et du délire total…
Pourtant c'est bien à de la peinture à quoi nous avons à faire: Une peinture extrêmement riche qui utilise le
lettrage, à l inverse de Basquiat, par exemple, qui lui peut faire figurer les lettres à l envers, ou de Miro qui introduit des lettres de manière éparse à l intérieur de ses peintures sans
qu’elles aient de signification explicite … Une peinture, donc, qui joue avec la langue, qui fait figurer des mots en anglais et en allemand indiquant des angles de lectures possibles… Une
peinture aux connotations ironiques qui fait raisonner l’humour noir d’un univers chaotique, hilarant et ludique tant il joue avec le morbide.
Dans sa peinture Deroubaix cite les peintres qui auront pu l' influencer: Heartfield, Picasso, Delaunay, Baselitz… Il fait figurer, avec un sens de la poésie trash, du paradoxe
et de l ambivalence ; il fait vivre et montre, de manière récurrente un univers végétal, évoquant l’idée d’ une germination possible mais mourante, un univers qui hurle et se tait, où le
mouvement se fige, où la lumière est avortée, où l’eau n existe pas sans la sécheresse qui la materne…
Pour Deroubaix, « une forme en appelle une autre. Peindre c’est révéler, gratter le vernis », « ma peinture, dit-il, n’est pas un no future mais une occasion de tout casser
pour reconstruire ».
Deroubaix installe dans son travail un mystère sous tension plein d’équations visuelles, créant un jeu de piste de
la composition dans sa façon de proposer de l'image… Mais qu’est ce qu’une image ? Qu’est ce qu’une image qui a du style ? Une image qui pense ? Et qu’est-ce que le style ? Comme l’écrivent
Deleuze et Guattari, « le style d’une image c’est son mouvement ». Et qui tient les rennes du mouvement ? Des monstres transgenres, hybrides et voraces qui captent et vampirisent le désir de ses
fidèles. Des êtres mi hommes–mi femmes, des chimères qui agonisent, jouissent ou pavanent dans un décor et son envers symbolisé… « Dans le monde réellement renversé le vrai un moment du
faux » écrit Guy Debord… Damien Deroubaix, lui, renverse un monde qui semble transparaitre dans une nudité effroyable. C’ est ici, oui, qu’ habite l’être humain contemporain occidental,
assis dans son habitude : celle d‘exister sans lui-même.
Et si l’être humain désincarné ou démissionnaire est saisit par le cadrage pictural de Deroubaix, ce dernier ne s’arrête pas là ; il ampute les femmes, les rend monstrueuses à souhait, tour
à tour dominatrices et impuissantes, affreuses ou « foutues » comme ce que l’époque appelle, non sans hasard, ni sans ironie langagière inconsciente, des «bombes».
Il met en scène des corps amputés, il établi une corrélation entre la société-objet et la femme-objet, le corps de femme et la viande du corps.
Il fait une peinture où les corps réifiés témoignent de l’absence de sujet, de libre arbitre.
Mais alors quand on croit abolie des esprits le raisonnement phallocrate du péché originel, comment ne se pas questionner sur
le choix du corps féminin pour cristalliser la débauche et la dégradation de la pensée humaine ? Pourquoi, après tout, est-on en droit de se demander, l’ effigie de la lobotomie sociétale ne
logerait pas dans des corps virils et masculins...
A cette question Deroubaix répond qu’il fait siéger sa subversion dans le « détournement des codes », notamment
religieux ; la madone est une aguicheuse ou une Sado Maso qui donne à voir et à manger des images et du fric, le tout cuisiné à l’étouffée dans les entrailles putréfiées des sociétés
pourrissant dans leur mutisme. Comme dans, notamment, "méfiez vous de la sainte Putain" de Fassbinder que le peintre cite comme une oeuvre clé...
Rendues agressifs et souvent tristes, vêtus de costumes sado-masochistes, les corps androgynes, transgenres, transsexuels, déformés, hybrides des peintures de l’artiste seraient icônes de la
société de consommation, des nouveaux dieux omniscients, omniprésents, omnipotents, pour les nouveaux religieux des sociétés modernes. Génial !!! Le paradis !!
Victor Hugo écrit que « c’est de l enfer des pauvres qu’est né le paradis des riches », c’est de l’enfer que nait le paradis, écrit peut être, à sa façon, Damien Deroubaix, dans une
poésie visuelle étourdissante, foisonnante, énigmatique, sous-tendue par une sensibilité certaine…
Donc pas de bien et de mal.... Les deux, ensemble.... Peut-être pourrais-je me risquer humblement à faire corréler cette idée avec la pensée du philosophe Giorgio Agamben, qui montre, dans
son œuvre intitulée Homo sacer, une démocratie créant sa propre barbarie mentale, physique et matérielle pour s’auto légitimer, qui montre que la paix démocratique et
l’horreur en occident sont deux sœurs siamoises qui s’abreuvent au même esprit, participent de la même orgie et mangent dans la même assiette…
Mais, la peinture, encore une fois, est-elle porteuse d’une aptitude à la démonstration ?
En tout cas, quand le non sens atteint une ampleur telle qu’il a le pouvoir de rendre tout mot
invraisemblable, d’autres langages, comme celui de la peinture, peuvent avoir une vocation salvatrice, engageant une catharsis nécessaire qui échappe en partie à tout auteur, engageant un
acte de survie qui peut faire état du monde.
Il semblerait, qu' indépendamment du rapport art/ politique, l’œuvre aux images criardes de Damien Deroubaix est loin de s’enfermer dans la didactique ; elle va au delà de cela, elle propose un chantier onirique étrange, vraiment personnel, et non dénué d’humour.
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