Danses à la source 1, 1912
Francis PICABIA
Huile sur toile
Esquisse d’une réflexion.
Je ne sais pas pourquoi je me suis arrêté devant ce tableau.
Parce que je l’ai trouvé très beau sans doute, parce qu’il m a touché, ça c’est sur.
Donc je suis devant la toile… je prends mon cahier de note, un stylo bille et je commence à écrire, je note le titre, le nom de l’artiste.
Mais comme de nombreuses fois je suis angoissée à l’idée de formuler quelque chose de précis sur ce tableau, parce que j’ai l’impression habituelle que cela va en enfermer les possibilités.
Je crains que le fait d’ analyser le tableau m’en réduise aussi la capacité de perception.
Et puis tout simplement, pour être honnête, je ne sais pas quoi dire…
Mais j’écris quand même d’abord les informations annexes, la date 1912, et huile sur toile et puis c’est le gros blanc ! Je bloque !
Et d’un seul coup…
Danses à la source 1 : non mais ça va pas la tête ? tu m’as à peine regarder et voilà déjà que tu cherches à retenir ce qui va me qualifier, titre, date, huile sur toile…
Stoooooooooop !
Arrête tout de suite. On me l’a déjà faite des milliers de fois celle-là, passer devant moi, écrire deux commentaires, analyser et partir.
Moi : Quoi ?
Danses à la source 1 :Stop j’ai dis !
Moi : Ok t énerve pas
Danses à la source 1 : Regardes moi, regarde moi vraiment, ressens quelque chose, tu vois pas que je vis ? Que je vais au delà des limites ? Que je danse, que je suis chair, souffle, pas, bruit,
grâce, épuisement, corps à corps, enlacement, quête…
Tu vois pas que je vais au delà du cadre, celui du tableau et celui de cette pièce, je raisonne, je me répands, je vibre !
Ressens au lieu d’écrire un truc débile du genre ce tableau de Picabia représente deux corps qui dansent et blalabla blalabla blalabla
Moi : C’est pas la peine de m’agresser ! Ton auteur là, Picabia, enfin ton créateur, il a bien eu une intention avant que tu sois là, d’ailleurs c’est écrit là sur le mur, tu appartiens « au «
cercle d’or », le premier salon cubofuturiste qui eu lieu juste avant la réalisation de Danses à la source 1, » et tu es « un tableau hybride à la croisée du cubisme et du futurisme ». C’est marqué
là , sur le mur !
Danses à la source 1 : Et alors ?
Moi :Comment ça , et alors ?
Danses à la source 1 : J ‘existe et point.
Moi :Tu existes comme des tas de choses existent ! Il faut bien que l’on puisse dire quelque chose de toi !
Danses à la source 1 : Ça ne veut rien dire de dire ça ! Encore une fois regarde moi ! Tiens écoute la la la la la la, tu n’entends pas qu’il y a une musique dans mes couleurs !
Moi :En parlant de couleur je dirai que tu es couleur rose crevette, rose éventrée, d‘ailleurs tu ressembles à une rose éventrée, ces membres de corps qui dansent ressemblent à des pétales
qui se fracturent, tes couleurs tendres, de la chair, de la peau, et puis tu te plis, tu te déplies, on dirait des corps faits avec l’art de l’origami, et ça me fait penser aux toiles d’Hantaï. Non
?
Danses à la source 1 : Origami, Hantaï ? ! connais pas !
Moi : Mais oui c’est ça des corps pliés…que tu composes et décomposes. Tu les déconstruis pour mieux les unir et les fondre dans la peinture, trop géométrique pour être honnête, c’est à dire pour
n’être que géométrie ! Sur quelle musique dansent-ils ces corps ? sur un tango peut être … ils sont si proches l un de l autre… As tu vraiment été réalisé pour que l’on te place ici ? dans un
espace si neutre, si blanc … où chacun essaye de te dévisager…
Mais d ailleurs quel est ton visage ? tu sembles en avoir plusieurs … qui bougent, que l on ne peut saisir, qui nous échappent …Ces coupes géométriques brunes qui prennent l’espace comme des
cheveux, des coiffes répandus se confondent avec l’arrière plan. Les jambes des danseurs se confondent avec le sol également. Et tout semblent se dégrader : Les couleurs tout d’abord, l’image
figurative, le statisme de la représentation des corps. La lumière se localise au cœur du tableau, elle est mise en valeur par les couleurs sombres et brunes qui entourent la toile, et cela suggère
un effet de clair-obscur.
Un homme se penche sur le tableau très brièvement, il regarde le nom de l’artiste puis furtivement le tableau d’à côté.
Moi je suis encore là… je vois que les couleurs semblent se regarder comme les deux corps qui dansent, qu’elles décident ensemble de l’unité de la toile et de ce qui s’y passe… avec ma complicité
car ma perception est en jeu.
Mais je divague… en véritable étudiante d’arts plastiques je devrai m’efforcer de théoriser, relever la singularité du traitement de l’espace qui, sculpté dans la matière, déconstruit l’image
réaliste, pour inventer une manière novatrice d’envisager la perspective.
D’ailleurs ça vient d’où le mot perspective ?
Danses à la source 1 : « Perspective , perspective ? Est-ce que j’ai une gueule de perspective ? »
Moi : bah un peu oui ! On pourrait s’imaginer que l’un des personnages demande à l’autre « Perspective , perspective ? Est-ce que j’ai une gueule de perspective ? » non ?
Danses à la source 1 : oui mais c’est pas très pro ça ! S’imaginer les choses, se les figurer c’est le rôle de l’artiste et de ce qu’il produit, tu me voles mon statut et le boulot de mon
créateur!
Moi : c’est ça oui ! depuis tout à l’heure tu n’arrêtes pas d’me dire de ressentir !
Danses à la source 1 : Bref ! comme tous les regardeurs tu auras toujours raison !
Moi : Pas du tout,j’essaye de ressentir pour réfléchir !
Danses à la source 1 : Bah oui justement il y en a de la perspective dans le tableau !
Moi : Mais elle semble suggérée. Au fait pourquoi « danse à la source » ?
Danses à la source 1 : bah justement réfléchis toi qui aime ça !
Moi : De quelle source s’agit-il? Il n’y a pas de bleu du tout dans cette toile, pas la moindre suggestion de source Est ce que je dois partir d’une appréhension symbolique de l’œuvre pour
comprendre le sens de son titre?
Puis je suggérer par exemple l’idée selon laquelle le mouvement représenté par les corps qui dansent se puise à la source de l’altération, c’est à dire à la rencontre de l’ effort, de la difficulté
mais aussi du monde, de l autre … ou bien suis je totalement hors propos ?
Comment se questionner sur un tableau tu le sais toi ?
Danses à la source 1 : non
Moi : En alliant un questionnement sur les recherches picturales de l’artiste, ceci, au regard de son œuvre et de son époque, à celui sur les techniques utilisées, la prise en compte de la lumière,
de la couleur, de la perspective ? Comment se laisser interpeller par le titre ? Quelles types de réflexions peut-on extraire d’un tableau à partir de son titre? Comment parler d’un tableau et ne
pas être dans une expectative arbitraire tout en puisant dans sa sensibilité et son imaginaire ? Tu me réponds ?
Danses à la source 1 : Non
Moi : Bon bah je continue à réfléchir alors … Avec ce titre puis-je me dire : la source peut signifier ce qu’il y a en soi et donc partir sur un questionnement qui prend en compte des idées (que
celles ci soient politiques, philosophique ou autre…) ? Ou bien puis je me dire, la source c’est l’autre. Celui qui nous reflète. Or, dans « danse à la source, 1 » , les personnages sont deux, il
existe un autre. Et donc me dire que les personnage qui dansent à la source dansent, avant tout, avec un autre ? Qu’est ce que t’en penses ?
Danses à la source 1 : Je n’en pense rien.
Moi : Je ne sais pas pourquoi je pense à cette phrase de Paul Klee qui dit que « l’art ne représente pas le visible, il rend visible ».
Danses à la source 1 : Moi non plus ! Si tu sais pas pourquoi tu penses les choses on va aller loin ! Cette phrase est très généraliste d’ailleurs et elle peut s’appliquer à tout et n’importe quoi
!
Moi : Oui mais elle est aussi très précise, elle semble très bien indiquer ce qui se passe dans ce tableau où le mouvement est rendu visible par le biais du vecteur visuel statique qu’est la
peinture. Ainsi que l’espace, la lumière, le corps, la rencontre.
Danses à la source 1 : ah bon ?
Moi : Dans ce tableau, enfin chez toi, je veux dire…
Danses à la source 1 : Je préfère !
Moi : Les deux camaïeux de rose et de bruns inscrits dans les formes géométriques apportent une dynamique, une vivacité à l’ensemble de la toile. L’usage de la peinture à l’huile met en avant la
lumière à l’œuvre dans la toile. La texture de la peinture, bien que traduisant le passage du pinceau, ne laisse apparaître aucun empattement et aucun repentir, et elle permet l’expression d’une
finesse, d’un raffinement, d’une fluidité dans l’ensemble de la toile.
On peut aussi noter le caractère binaire de la toile que contribue à qualifier l’usage des deux teintes roses et brunes, les deux personnages et le découpage spatial de la peinture qui comprend
deux plans.
Danses à la source 1 : Moi binaire ? Et pourquoi pas bi polaire pendant que tu y es ?
Moi : Mais c’est qu’il serait susceptible ! Je continue !
Il est aussi question de nudité dans ce tableau, de chair, de peau, de corps. Peut-on mettre cette thématique en lien avec le titre de la toile ? En tout cas la dimension charnelle de l’évocation
de ces corps semble traitée comme un sujet de premier plan par la couleur qui exprime la chair de ces deux corps qui dansent.
Ici aucun aplat, de longues touches délicates qui meurent pour mieux faire naître celles qui les succèdent dans le dégradé. Le caractère étonnant de ce tableau réside également dans le fait qu’il
s’inscrive dans une grande unité tout en paraissant « fracturé », brisé, découpé.
Danse à la source 1, est enfin … je veux dire tu es une ambivalence visuelle, un paradigme, ceci comme le font paraître de nombreux tableaux cubistes certes, mais à la différence qu’à celui-ci ,
qu'à toi, s’ajoute une grande dynamique, reflet de sa dimension futuriste.
Danses à la source 1 : une ambivalence visuelle, moi ?
Moi : Tout est relatif, ne le prends pas mal…
Enfin, ce qui me questionne c’est pourquoi Picabia a fait le choix de représenter les personnages au milieu de la toile ? Quel sens peut avoir cet emplacement dans la réalisation de la toile ?
Cela semble avoir un rapport avec la manière dont ils sont mis en place par les formes géométriques et renforcent cette impression de paradigme visuelle : alors que les personnages sont au cœur de
la toile, leur aspect fracturé semblent les dissoudre et les faire disparaître tout autant qu’elle leur confère une véritable place au sein du traitement de l’espace et de la toile.
Eh bah ça y est ! je l’ai écris mon texte !
Danses à la source 1 : Oui bah pour moi qui suis très pudique, j’peux dire que c’est pas très facile de se faire ausculter comme ça sous toutes les coutures !