Lundi 1 février 2010 1 01 /02 /Fév /2010 15:16
Maaarch écrit et mis en scène par Issam Bou Khaled.

Théâtre du Tarmac. La Villette. Septembre 2007

 

« Maaarch », la dernière pièce d’Issam Bou Khaled, ne parle pas de la guerre, elle ne l’exprime pas non plus, elle est la guerre parce qu’elle la fait. Ici le théâtre fait la guerre à la guerre peut être d’abord parce qu’il parle sa langue, qu’il la lui arrache et la lui recrache. Ici la poésie détrône la force et le pouvoir avec des corps,  l’intense énergie vitale qui en émane et la conviction qui habite sueur, cris et souffles. Ici on ne peut pas parler de personnage parce qu’ils sont tous fondus à l’intérieur d’un même élan pulsionnel, mécanique, désespéré, éternel qui n’en fait d’eux qu’un seul. Pliés au même rythme incessamment répété, les personnages sont une cadence; celui du tambour militaire, de la machine, de l’obéissance. Ici le plateau crache des êtres humains réduits à l’état de chiens dressés.

Face à eux, un chef muni d’une caméra, fixée à un engin rudimentaire à roue comme l’évocation d’une chaise roulante ou d’un vélo à l’ancienne. En fond un écran où défile des images qui répondent au plateau, un écran comme une barricade, un rempart, une trappe, un gouffre qui s’ouvre ; y entrent régulièrement, en rang, les corps des soldats articulés comme des pantins. « Maaarch » fait survivre les macchabés. Les comédiens-cadavres, convoqués comme un seul homme, y sont les victuailles d’une beuverie orgiaque où se vomit l’abject et la scène est dans nos tempes.

Ici on ne peut pas parler de langage; celui qui a lieu est un rugissement articulé et mastiqué comme un chewing-gum. Il aboie. Il gueule. Il déglutit. La fureur bondit comme un fauve dans l’arène du langage. Elle écrase tous les autres possibles, en propose un autre univoque, dominateur, carnassier.  La voix est un rouleau compresseur lancé par le chef sur les âmes automates.  Dans ses ténèbres, l’extermination est le seul maître mot des mots. L’entendement n’a pas voix au chapitre, seul un grondement hystérique le remplace. La mort est là comme une marée inassouvie, assoiffée, infinie…

Dans « Maaarch », si la violence est exprimée, tracée, crayonnée, esquissée sous toutes ses coutures par le jeu des comédiens, elle devient très vite bouffonne de l’affreux spectacle de l’humanité, assez stupide pour se réduire en poussière toute seule. La cruauté est montrée poussée à son paroxysme et rapidement parodiée ; quand elle est exprimée c’est avec de grandes précautions prises pour le spectateur car des décalages et des trouvailles la mettent à distance sans arrêt… Les comédiens ont des strings pour masque à gaz et leurs voltiges ont l’allure clownesque. Leur humour est chef d’orchestre de la parade guerrière.

Si la mise en scène surprend en permanence, le rythme du spectacle est trépidant et insatiable. Il se répète et se détruit pour mieux se reconstruire. Il joue lui aussi à la guerre. Il renverse les rôles et les logiques. Quand les comédiens ne sont pas sur le plateau, ils sont à l’écran. Quand un soldat meurt il se relève. Au lieu d’être à leur place les spectateurs se retrouvent plaqués sur l’écran comme une cible, quand ils sont tranquillement assis, ils sont assaillis par les comédiens. Dans une gradation de l’absurdité, le plateau et ses combats déconstruisent la force de la force. « Maaarch » tourne l’acte guerrier au ridicule le plus grand, et le met à jour dans ce qu’il a de plus rachitique. Ne reste plus rien : que le squelette du non sens animée par la soif de tout éteindre.

Si ce spectacle est un attentat théâtral contre la guerre il n’en est pas moins une apologie clamée à la poésie dans tout ce qu’elle peut porter d’humanité. Quand l espérance de vie de la mort serait éternelle celle de la vie serait poétique, c’est à dire , en un sens, invincible, semble dire Issam Bou Khaled à travers son spectacle.

Par Marie-Luce Liberge
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