Partager l'article ! Toothpicks, 2004, de Tara Donovan: «Toothpicks » de Tara Donovan est une œuvre qui fut exposée au Musée National D’art ...
«Toothpicks » de Tara Donovan est une œuvre qui
fut exposée au Musée National D’art Moderne de Paris, dans le cadre de l’exposition intitulée « les elles ». Cette œuvre est une pièce assez singulière. Pourquoi ? Comment se
présente t-elle ? Que met-elle en question ? Pourquoi s’y intéresser ?
«Toothpicks » est entreposée dans une pièce au périmètre relativement petit, et à même le sol. L’œuvre se présente sous la forme d’un gros cube qui, de loin, ressemble à un cube de paille qui appelle à une sensation de confort, de fragilité ainsi qu'à une évocation de la nature et du "champêtre". En s’approchant, le spectateur constate que la paille qu’il pouvait penser voir de loin n’est autre qu’un amoncellement de cures dents. Cette surprise, qu'amène la prise de conscience du matériau réel de l’œuvre, est saisissante et provoque une subtile sensation d'agressivité.
A son approche le spectateur peut constater que les cure-dents sont entremêlés les uns dans les autres et que c’est cet unique entremêlement qui fait tenir le cube. Cette observation renvoie à une simplicité spectaculaire: d'où le choc de l'oeuvre. La réalisation d’un tel objet relevant de la performance.
L’œuvre est à la fois installation et sculpture. L’absence de socle pose question. Pourquoi ne pas placer la sculpture sur un socle ? Ce choix rend l’œuvre intrigante et crée une proximité, un face à face rendu possible entre l’œuvre et les spectateurs. L’œuvre est placée dans une petite pièce dans laquelle seules quatre personnes peuvent entrer sous la responsabilité d'un agent d'accueil. Cette absence de socle et le fait de réserver une salle unique à l'oeuvre ( qui se justifie par la fragilité du "travail") produit une double impression : lui attribuer une pièce semble d’abord la particulariser et en faire un objet précieux d’exception, la disposer à même le sol et la rendre accessible de façon si proche et concrète semble la désanoblir.
L’œuvre semble aussi s’articuler autour de différentes oppositions qui sont les suivantes : solidité/fragilité, ordre/chaos, figuration/abstraction,
culture/nature, minimalisme/expressionisme, rationalité/folie, mouvement/statisme.
1) L’opposition solidité/fragilité :
La solidité est évoquée par la forme du cube qui de loin paraît être formellement uniforme et la fragilité est rendue par l’amoncellement des cure-dents dont on voit qu’ils ne sont pas collés mais qu’ils tiennent uniquement parce qu’ils reposent les uns sur les autres.
Ici, derrière la forme rassurante du cube, se cache une expression possible de la fragilité humaine. De l'oeuvre peut se dégager l’idée selon laquelle la stabilité des êtres et des choses ne tient qu’à un équilibre ténu, aléatoire, extrêmement sensible et fragile. On peut voir aussi l‘idée d’un amoncellement de circonstances hasardeuses qui constituent la vie, lequel est suspendu à un équilibre aléatoire et peut renvoyer, peut être, à une figuration de la condition humaine.
Cette opposition est donc rendue par la tension de l’œuvre qui suppose que le cube constitué de cure-dents puisse s’écrouler.
2) ordre/chaos :
L’ordre et le chaos sont exprimés de façon évidente par la forme du cube et ce qui le remplit et le constitue ; d’un côté nous avons à faire à une forme quasi parfaite qui simule presque une forme lisse et pleine, qui peut éventuellement renvoyer à l'idée de la culture, de l’autre, nous avons à faire à un empilement désordonné qui tire vers une expression du chaotique, de l'univers, du cosmos et de son énergie foisonnnante.
3) figuration/abstraction :
La figuration ici est présente : elle évoque de loin de la paille scrupuleusement ordonné, et représente concrètement une forme existante: un cube. Mais le cube renvoi à une figure géométrique qui n’a pas forcément de signification nécessaire et qui renvoi, si ce n’est à une pensée abstraite, à un possible raisonnement abstrait, à une traduction de l 'expression de la vie dans un langage mathématique, un langage géométrique, un langage qui mesure, qui pèse et évalue le sens des choses..
4) culture/nature :
Ici la nature est exprimée par le fait que le spectateur est renvoyé à l’idée de la paille, mais aussi parce que le cube est constitué d’un élément naturel qu’est le bois.
La culture est évoquée par le fait que cet élément subit une double transformation : celle qui constitue les cure-dents eux-mêmes et celle qui constitue le cube.
La culture renvoi à l’idée d’une intervention humaine intelligible sur la nature. Elle est surtout incarnée dans la forme géométrique qui témoigne de la maitrise de l’homme sur la nature, une maitrise sans doute précaire, semble nous dire un équilibre singulier duquel dépend la tenue de la sculpture, qui elle elle même dépend de la délicatesse du spectateur et de sa démarche aux alentours de l'oeuvre... Une allusion peut être aux relations qui unissent ou désunissent l'Homme et la nature ? Une mise en garde quant à chacun de nos pas "d' Homme moderne" aux alentours de cette nature dont l'équilibre repose en funambule sur le fil fragile de la vie ?
5) minimalisme/expressionisme :
Le minimalisme est exprimé par la forme de la sculpture elle même et l’expressionisme de l’œuvre est du aux effets perceptifs suscités chez le spectateur que sont l’impression de confort tout d’abord (avec la pensée de la paille qui lui vient à l’esprit), puis l’agressivité suggérée par le cure- dent, enfin la prise de conscience de l’extrême fragilité de l’œuvre.
6) rationalité/folie :
La rationalité est exprimée par la forme du cube qui est une forme géométrique qui renvoi au raisonnement mathématique et à l’idée d’une volonté de maitrise sur le monde. Le cube renvoi à la délimitation, il correspond à une forme rassurante car elle propose un cadre, une structure, une délimitation nette et simple.
La folie semble être évoquée par la possibilité d’un écroulement, d’une dispersion, d’une chute. Une chute peut être aussi métaphysique, peut être au sens où l’entendait Camus, c’est à dire une chute de sens métaphysique; cette œuvre, à travers la perception de cette opposition là, reflète un langage plastique, qui aménage des questionnements relatifs à la pensée humaine, laquelle est menacée, de façon ambivalente, par la fragilité qui peut la constituer.
7) Mouvement / Statisme :
Le statisme réside ici dans la forme de l’objet et relève de l’évidence. Le mouvement est en revanche plus subtile à percevoir car il va de pair avec l’évolution de l’œuvre qui peut être amenée lentement à se désarticuler avec la chute des cure-dents.
Tara Donovan écrit :
« je laisse le matériau faire ce qu’il peut naturellement faire. Au sein de ces règles, la construction permet à l’œuvre de se développer, à la manière dont les organismes vivants se développent. Les règles du développement sont inscrites en chacun des éléments individuels ; l’œuvre finit par avoir une apparence vivante parce que le processus imite les systèmes fondamentaux de développement »[1]
A ce mouvement intrinsèque à l’œuvre, s’ajoutent donc, comme nous l' avons vu, ceux des spectateurs qui déambulent tout autour de l’œuvre, souvent dans le même sens et au même rythme.
Par ailleurs, «Toothpicks » est réalisé, comme souligné en amont, avec des matériaux non nobles, qui, d’une part sont partiellement naturels, d’autre part culturels mais renvoyant surtout à l’idée du quotidien, d’un usage trivial, celui de l’hygiène et donc à l’intime.
Les dents renvoient, en psychanalyse, souvent à la pensée du désir. Cette œuvre nous interpellerait - elles également sur des questions liées au désir ? Et donc à la difficile cohabitation du rationnel et du pulsionnel, du raisonnement et du désir ? A moins que ces deux entités ne soient pas séparées de façon dichotomiques, mais constitutives des deux faces d’une même pièce, ou peut être des différentes facettes du même cube devrai-je dire ?
On pourrait comparer « Toothpicks » à « Simulateur fermé », une œuvre de Fabien Giraud et Raphaël Siboni exposé lors de l’édition 2009 de la Force de l’Art au Grand Palais.
« Simulateur fermé » est un grand cube noir équipé d’un moteur qui lui permet une activation à un rythme irrégulier.
A l’inverse de « Toothpicks », « Simulateur fermé » n’est pas constitué d’éléments naturels, il n’évoque pas la fragilité mais tout au contraire l’agressivité de la machine, la perfection de la technique et la force de la technologie. Le cube est monté sur de gros ressorts qui permettent à l’œuvre d’être basculée de part et d’autres, et ce d’une façon parfois rapide et violente et parfois plutôt lente. Cette activation de la sculpture semble d’ailleurs parfois la personnifier et lui donner un aspect quelque peu comique et absurde. Le bruit que dégage la machine en état d’activation est assez infernale pour le spectateur et est à l’opposé du contact particulier et de la proximité à laquelle invite « Toothpicks ».
« Simulateur fermé » est d’ailleurs entouré de barrières qui empêche le spectateur d‘approcher de l’œuvre et ce, pour des raisons de sécurité. Dans les deux cas la question de l’agressivité est posée par ces deux sculptures cubiques, mais là encore, d’une façon très différente : alors que « Toothpicks » propose d’exposer l’idée de la menace tout en subtilité par un effet d’illusion entre la paille et le cure-dent, « Simulateur fermé » exprime d’une façon presque unilatérale l’agressivité par une machine très bruyante en activation.
Cependant, les deux œuvres jouent toutes les deux sur une interaction avec le corps, elles font intervenir la sensation physique. Alors que le corps semble mis en alerte par la suggestion avec « Toothpicks », il ressent concrètement les vibrations émises par « Simulateur fermé » et en entend le bruit. Tandis que le spectateur est une menace pour "Toothpicks", "Simulateur fermé" semble être une menace pour le spectateur.
Enfin, alors que « Toothpicks » renvoi sensiblement à des perceptions tenues et peut être davantage à une série de raisonnements possibles, « Simulateur fermé » renvoye à la narration, notamment à l’univers de la science fiction. Enfin, tandis que "Toothpicks" appelle aux forces du silence, à la déambulation, à une sorte de solitude de la part du spectateur, et presque aussi à une sorte de contemplation méditative, "Simulateur fermé" est une oeuvre bruyante qui invite le spectateur à rester en retrait, à s'arréter, à se raconter des histoires "galactiques"...
« Toothpicks » estune œuvre inépuisable de questionnements.
Jouant sur une simplicité spectaculaire, s’appuyant sur un détournement inattendu du matériau, créant une interaction particulière au spectateur, et usant du vivant pour faire tenir une forme supposée inerte et figée, Tara Donovan a réalisé ce que l’on pourrait presque qualifier une sculpture interactive où la temporalité tient une place véritable et achève de rendre l’œuvre absolument mystérieuse et philosophique
[1] Tara Donovan, elles, artistes femmes dans la collection du Musée d’ art Moderne , publication du centre Pompidou, 2009, p 137.
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