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Il nous en aura fallu des survivances putain mon vieux pour pouvoir pondre un peu, rien qu’un peu oui mon vieux, pour pondre deux ou trois lignes, trois lignes jetés comme ça à la figure du temps mauvais, trois lignes à la criée comme on aurait vendu j’sais pas quoi sur le marché, sur de drôles d’étalages posés là sans clients, sans passant, sans public ; Il nous en aura fallu des survivances putain mon vieux pour pouvoir pondre un peu, rien qu’un peu oui mon vieux, pour pondre deux ou trois lignes, trois lignes à la jetée, à la jetée du port, non pas celui d’Amsterdam, celui d’où s’élance des souffles debout sur la pointe des pieds avant de sauter dans le vide pour briller dans la nuit des gens fatigués.
Il nous en aura fallu des survivances putain mon vieux pour pouvoir prendre un tout petit peu le large quand il nous fallait vomir de l’âme.
Il nous en aura fallu de la capacité à saigner comme des veaux la gueule défaite, la gueule presque pendue comme un soleil bancale, la gueule perdue dans un sourire débile pour continuer à dire je t’aime.
Il nous en aura fallu de la merde au cul, de la poisse dans l’citron, tantôt pressé, tantôt retardé, pourvu que ça vous tienne un peu l’âme et que ça vous l’attache à la belle envie d’aller vous faire foutre ailleurs, si ailleurs le veut bien.
Il nous en aura fallu de la musique dans l’égout des heures qui passent, qui sont devenues belles d’avoir été si laides et trainées dans la boue par quelques regards sans cul, sans âme, sans lumière, sans parfum.
Il nous en aura fallu, à moi, à toi, à lui, à elle, à quelques autres encore de la capacité à vivre un peu debout le balai dans l’cul pour cause de bruit dans la cervelle, pour cause de bruit dans le silence, pour cause d’étourderie dans la nécessité, pour cause de foutaise dans l’oxymore et même si vous n’aimez pas les figures de style je vous en fous quand même un peu, histoire de lécher l’cul des astres, même si vous n’aimez pas les figures de style, car il en faut monsieur du style pour garder sa mémoire, pour garder sa musique, pour garder l’âme ouverte comme des bras, comme l’aurore, pour garder l’âme intacte et sauve, un peu serrée dans les mâchoires du monde.
Il nous en aura fallu monsieur du souffle pour pas tomber plus bas qu’il n’est permis, pour pas s’esquinter l’envie de devenir, pour pas laisser s’écrire le mot « wanted » sur la gueule de la vie.
Il nous en aura fallu de la contemplation dans les abîmes, de la chute de reins dans la chute, de la chute dans la chute de rien, de la chute de rein et puis des reins dans les yeux de rien du tout pour continuer à voir, vouloir et continuer tout court, il nous en aura fallu des reins, des reins et puis des riens vous dis-je ! Et puis des riens dans la culotte et des culottes à tous les sentiments pour essouffler tout ça, cette marée pleine de sel qui rempli le chagrin, qui vous défait le verbe et qui vous laisse ici, comme ça, plantée là, toute morte d’avoir autant vécu chaque moment tombé là dans l’ assiette comme des comètes en feu la gueule en biais, défaite ou bien défigurée. Car vous vous imaginez bien que les instants qui se tapent la tête contre les murs ne sauraient garder des visages d'anges à la peau lisse !
Il nous en aura fallu de la plaie dans le verbe pour accoucher trois mots, pour faire tenir un peu debout quelques poussières en vrac, quelques bricoles en suspension qui bégayent ou qui dansent, on ne sait plus très bien.
Il nous en aura fallu des silences comme des chiens couchés entre les dents, des pluies dans l’intérieur de soi pleine d’attente des autres, de l’autre, d’un autre, enfin de quelqu'un d'autre, quelque soit la couleur de sa vie, pourvu qu’il sache entendre ce que sait de courir le cœur défait dans la gorge à ne plus savoir qu’en faire, ni qu’en dire tant il bat comme un con, il nous en aura fallu de la sueur en bandoulière pour continuer le voyage.
Il nous en aura fallu des chutes et des genoux cabossés pour accroupir les mots dans un souffle dressé.
Il nous en aura fallu des chagrins abrutis, des colères en plein l’œil, des colères un peu borgnes, des besoins de poings serrés comme on sert un corset car il faut bien de l’allure monsieur pour permettre au combat d’être un peu fantaisiste, il nous en aura fallu, oui, de la fantaisie, cette poésie batarde, cette fille des arts les plus derniers, des derniers les plus fatigués, et des plus moins que rien, il nous en aura fallu de la capacité à la cabriole dans le bonjour madame, dans le bonjour monsieur, pourvu qu’on rêve encore, pourvu que tout se passe bien puisqu’il faut bien que ça se passe…
Il nous en aura fallu quelques rêves abrutis pour accepter de comprendre et de rester dehors devant des cœurs manchots, devant des portées fermées dont on sait pas ce qu’elles disent, ni ce qu’elles veulent, ni ce qui leur prend à être si lourdes et fermées comme des bouches parce qu’elles savent pas quoi dire, parce qu’elles ont pas les mots, parce que je sais pas moi dans le fond monsieur pourquoi les bouches se taisent pendant le voyage…
Il nous en aura fallu de la lourdeur au cœur dans la lourdeur des bruits, des bruits de fermeture dans les instants rouillés. Il nous en aura fallu des mots dans la jarretière pour s’expliquer tout ça, pour apprendre à cueillir la pluie dans le terreau des jours sans fin.
Et même si vous ne voulez pas l’entendre parce que tout cela vous fatigue un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout, et même si vous regardez sans regard, je vous le dis quand même, car il faut bien que vous le sachiez, un petit peu rien qu’un peu, même si c’est pour pas grand-chose, même si c’est pour rien du tout, même si c’est pour queue d’ale et même si la dalle n’a plus de queue, je vous le dis monsieur, qu’il est arrivé qu’elle en ait une au bon endroit de la vie.
Il nous en aura fallu quelques difficultés à bien s’accoutumer dans la masse imbécile, il nous en aura fallu des tournures chavirées, des tourments charabias, des tournis dans l’baba, des tournants chavirant, des tournants qui tournent plus parce qu’ils savent plus comment qu’on fait ou parce qu’ils font la grève, monsieur, la grève de l’instant, même si c’est pas le moment, même si on n’a pas le temps, parce que c’est pas tout l’temps qu’on peut se le permettre, de se foutre la vie dedans…
Il nous en aura fallu de la couleur dans la sentinelle, de la sentinelle dans les tiroirs de soi, du soi dans l’envers d’un autre pour tricoter un peu parfois, de la chaleur impossible, de la chaleur possible, de la chaleur invincible, de la chaleur bon dieu, dans le décor des dialogues, dans l’inertie des rencontres et des jours tournés vers eux même, dans les regards sceptiques, dans les yeux qui creusaient comme des trous dans la chair des instants, qui dessinaient des plaies à la surface des jours, et le visage des habitudes chopaient des cicatrices, des cicatrices monsieur, où s’y pendait comme une constellation pour fabriquer la nuit.
Il nous en aura fallu de la nuit dans les espaces de la cervelle, de la nuit vautrée dans les canevas de l'attente, dans nos yeux sans rives, et rivant vers les rivages mouvants vers je sais pas quoi… Il nous en aura fallu de la nuit, de la nuit trempée jusqu’aux os par nos larmes imbéciles, il nous en aura fallu de la capacité à ne pas nuire à la nuit, à la nuit étendue là dans le ring invisible de la vie où nos pieds tremblaient comme des paupières.
Il nous en aura du sens de l’arbitrage dans la nuit balisée d’hypercuts et bleus comme le silence, le rêve sur les épaules, le rêve dressé comme un regard sur la pointe des pieds traversant les impasses, les impasses-murailles sans faiblir, sans faillir… enfin si, parfois un peu, sans doute…je vous l’avoue… Alors nous attendions…
Il nous en aura fallu de la capacité à attendre durant la tempête et puis du gout dans la tempête elle même.
Il nous en aura fallu monsieur de la patience dans le regard et de la patience tout court, et je me souviens, ma mère avait les yeux ouverts, en face de celui là, en face de celle là, qui sans rien dire disait bien trop ou bien trop peu ou bien n’importe quoi, et mon sang se glaçait dans leurs symboles, monsieur, dans leur mise en place des choses, dans leur monde, leur monde en plastique je crois bien, où les playmobils eux même n’auraient pas accepter d’ y foutre le bout du cul, ne serait-ce qu’une journée, qu’une nuit, qu’un brouillard, ne serait ce qu’un instant serré contre lui même… Et je me souviens… les jupes de ma mère dans le vent dansaient sans faiblir et s’emmêlaient un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout, mais vous connaissez la chanson… et son pas rapide se pressait, sur les dalles grises monsieur, qui menaient à la boulangerie, et son pas se pressait, alerte et répété, fluide et sans fatigue, dépêché, sans question, dans les jours saccadés, dans les hivers posés là, dans les années écrites, et son pas se pressait pour deux ou trois baguettes de pain, monsieur, pourvu que l’on grignote et qu’on oublie tout ça…
Il nous en aura fallu de la capacité à oublier tout ça. Il nous en aura fallu de la capacité au regard, même si tout ça semble bien prétentieux, je m’en contre fous, je m’en bas les rotules et le reste car il nous en aura fallu, monsieur, du regard dressé dans les sentinelles du sentiment, pour ne pas oublier de savoir le chemin de la musique… la musique du chemin, enfin la musique de soi, de quelque chose en soi.
Il nous en aura fallu de la gestualité, posés là que nous étions dans le décor, un décor sans cervelle, posés là que nous étions, piteusement, l’âme pantin, pourvu qu’on ne patine pas trop sans le savoir pour queue dalle, pourvu qu’on ne patine pas trop posés là dans le cœur de quelque part qui grouillait comme une ville.
Il nous en aura fallu des mots même si les mots monsieur, vous le savez très bien, tout comme je le sais moi-même, ce n’est pas grand-chose, ça ne sert pas toujours, et puis ça ne dit rien ou si peu, monsieur, si peu…
Il nous en aura fallu des mots, de la formulation, tout ça pour ça, monsieur, tout ça pour ça…
Il nous en aura fallu de la foi, de la foi en plein dans l’foi , de la foi comme un soleil sans bras, de la foi en plein dans le foi car il était une fois deux ou trois milliers de fois l’histoire d’une autre fois qu’avait mal au gosier, qu’en perdait son latin, même sans l’avoir gagné car il s’agissait bien de ça, son latin, il fallait le perdre, le rendre, à ce qu’il parait… Vomir son latin c’était vraiment quelque chose… Mais qu’importe, qu’importe le jour et l’heure, qu’importe le latin pourvu que l’on sache décliner, passé, présent, futur, dans l’vent de l’accusatif… Accuser ? Mais pas à tord, à raison, monsieur, comme le voyage est long, du moins je crois monsieur … et oui, il me faut décliner le passé dans le présent qui future quand j’ai les pieds dans l’plat, monsieur, pas vous ? Mais je ne voudrais pas que le plat me brûle la voute plantaire, j’en ai encore besoin pour marcher un petit peu, pour continuer le voyage, vous savez, pour visiter la ville, et pour en faire le tour, avant le tour du cadran, avant d’être encadrée dans un drôle de long cadre qui sera pas très jojo de la foutaise, mais il est tard monsieur comme dirait Jacques, non pas London, l’autre… celui qui chante, et puis… je ne voudrai pas que vous restiez ici à prendre froid, ou bien à prendre chaud, enfin à prendre quelque chose qui ne serait pas dans vos petites habitudes et qui pourrait vous encombrer…
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